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Neurodidactique de l’anglais oral : mise en pratique

Posted by Speakeasy News > Friday 06 April 2018 > Pedagogy

Aujourd’hui, les neurosciences nous fournissent de précieuses informations sur la/les façon(s) dont apprennent les élèves. Dans un premier volet, Michel Freiss a relevé l’importance du jeu, du jeu de rôle, du gestuel et de l’interaction dans notre capacité à apprendre. Dans ce second volet, Michel Freiss explore les apports des neurosciences pour l’apprentissage de la production orale en langue étrangère.


Pour le jeune apprenant francophone en anglais oral, il est difficile de passer d’une langue syllabique comme le français, à une langue accentuelle comme l’anglais, où la compréhension s’opère sur l’accent lexical. Parler une nouvelle langue, ce n’est pas seulement comprendre des mots, ou des tournures lexicales, c’est surtout maîtriser de nouvelles données physiques, acoustiques et articulatoires, par l’intermédiaire d’une nouvelle gestion de son potentiel corporel.

À cet égard, remarquons que les termes censés être transparents à l’écrit pour un francophone, ne le sont quasiment jamais à l’oral : restaurant en français et en anglais s’écrivent de la même façon, mais la prononciation anglaise ne compte que deux syllabes rest-reunt, avec accent primaire sur la première syllabe.

Parmi les paramètres corporels les plus évidents à travailler auprès des jeunes apprenants afin d’obtenir une accentuation correcte en anglais, nous pouvons en retenir au moins cinq contrôlées au niveau de l’aire de Broca :

  1. La configuration glottale. Dans la production d’une syllabe accentuée, l’effort a tendance à augmenter la vitesse de fermeture de la glotte. C’est le cas contraire qui se produit pour une syllabe non-accentuée : l’absence d’effort diminue la vitesse de fermeture.
  2. L’effort musculaire supplémentaire (racine de la langue), qui va avoir des conséquences en termes de durée et d’intensité de la syllabe accentuée.
  3. La vocalisation plus forte au niveau de l’intensité, laquelle va produire une articulation plus ouverte.
  4. Cette articulation plus ouverte modifie sensiblement les dimensions de la cavité buccale permettant ainsi aux harmoniques des formants vocaliques de la syllabe accentuée de résonner, plus particulièrement concernant les hautes fréquences.
  5. Enfin, un paramètre non négligeable dans l’articulation et la phonation, est la respiration. Impossible d’accentuer une syllabe si l’on manque d’air.

Articulation
La gestuelle / gestion articulatoire de la langue anglaise pour un francophone habitué à bien articuler toutes les syllabes, peut être déstabilisante, puisque le français va se prononcer plutôt vers l’avant de la bouche, alors que l’anglais va avoir tendance à se prononcer vers l’arrière ou en position centrale, qui est d’ailleurs en anglais la place privilégiée de la voyelle réduite schwa notée [ə]. Le francophone, dont les traces synaptiques ont, depuis le plus jeune âge, codé la gestuelle articulatoire au sein de l’aire de Broca en des bits réguliers équivalents de 1+1+1+…, va devoir inhiber ses représentations de la parole pour faire émerger l’activation suivante 1+0+0+1+0+0+0+1 etc., 1 représentant les syllabes accentuées et 0 les syllabes non accentuées ou réduites, ce qui correspond au rythme de l’anglais.

Ce phénomène d’inhibition qui est la capacité à supprimer l’expression ou la préparation d’une information ne correspondant plus au nouvel apprentissage, est régi par les fonctions exécutives majoritairement situées dans le cortex préfrontal et frontal, ne représentant que quatre millimètres d’épaisseur, mais une fois déployé pouvant s’étaler sur une surface de 2,5 mètres carrés. Les fonctions exécutives permettent, entre autres, la planification, l’organisation, l’élaboration de stratégies, la visualisation des détails, ainsi que la gestion du temps et de l’espace.

Step-by-Step
Les neurosciences cognitives attestent qu’aujourd’hui il est très positif pour l’apprenant que l’enseignant définisse avec lui l’objectif à atteindre en décomposant la tâche à effectuer étape après étape (step-by-step procedure). De même, lui demander comment il va s’y prendre permet de tester son attention et d’entraîner ses capacités de planification. Une telle mise en œuvre contribue de plus à la flexibilité mentale, c’est-à-dire, le désengagement d’une tâche pour se réengager dans une autre.

Pour donner une image plutôt en référence à l’ordinateur, même si le cerveau ne peut être comparé à nos PC car il inclut des milliards de milliards d’opérations complexes chaque seconde, la plasticité du cerveau va permettre sa remise à jour constante (updating). Les traces synaptiques originelles quant au traitement syllabique du français, ne disparaîtront pas pour autant, mais seront rétrogradées dans des couches inférieures et pratiquement inconscientes. Cette notion conscience / inconscience semble fondamentale dans l’apprentissage de nouvelles données remettant en cause les précédentes, car il a été noté expérimentalement que l’inhibition de la langue maternelle fonctionne mieux lorsqu’il y a prise de conscience par l’individu des modifications qu’il doit apporter à son comportement par rapport à un nouvel environnement.

En anglais, le locuteur francophone doit s’accommoder à une nouvelle gestuelle ou phonologie articulatoire, incluant le couple compréhension / production, autrement dit l’aire de Wernicke et l’aire de Broca, lesquelles sont connectées par un faisceau arqué, ensemble d’axones diffusant l’information reliant les cortex associatifs auditif et moteur. Ainsi, on ne parlera plus séparément de l’aire de la production de la parole (Broca) et de l’aire de la perception du langage (Wernicke), mais du couple inséparable perception / production, qui de plus entraîne la collaboration cognitive de 22 aires différentes au sein du cerveau, dont le planum temporale impliqué dans la communication interpersonnelle.

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And Breathe…
La pleine conscience et cognition de l’apprenant sont de ce fait sollicitées pour que ce dernier apprenne à caler la prononciation des syllabes accentuées sur une légère expiration, et au contraire, à reprendre de l’air en fin de groupe de souffle / sens. Pourquoi ne pas en revenir à des exercices respiratoires proposés dès les années 80 dans Le Yoga à l’école de Jacques de Coulon et Micheline Flak ? Sensibiliser le jeune apprenant aux phénomènes accentuels de l’anglais, c’est aussi lui apprendre à réguler son potentiel respiratoire (inspiration / expiration), sur un nouveau rythme accentuel, grâce au caractère ludique propre à la scansion de virelangues (tongue twisters), par exemple, mais aussi à des tâches plus spécifiques portant sur le mime, l’extinction d’une bougie virtuelle, la respiration d’une fleur…

De même, un relâchement expiratoire en fin de groupe intonatif pourra se combiner à une intonation descendante laquelle demeure typique de l’anglais standard oral (Speak fallese). De la même façon, un élément facilitateur pour l’enseignant d’anglais serait d’apprendre à faire visualiser ce qui se passe corporellement dans la bouche des apprenants, lorsque ceux-ci vocalisent certains sons de l’anglais différents du français. Avoir conscience du travail harmonieux de la gestuelle articulatoire agissant comme un instrument de musique, peut alors améliorer la qualité prosodique et phonémique de l’anglais oral des jeunes apprenants pour devenir peu à peu automatique et relever de la mémoire procédurale à long terme, comme nous l’avons vu dans le premier volet de cet article.


Auteur(s) :

Michel Freiss est Maître de conférences en linguistique et didactique de l'anglais, et formateur ESPE à l'Université des Antilles.